La perf est amnésique, ne perdez pas la mémoire à votre tour

Le 16 août 2009 on a tous vu Usain Bolt courir 100m en 9’52. On a vu ces 10 petites secondes, mais on n’a pas vu les 23 ans qui ont été nécessaires pour qu’il en arrive là. C’est ça l’amnésie de la performance : on consacre les résultats et on oublie qu’ils s’empilent, se hissent sur les épaulent des précédents. Cette amnésie est tout à fait logique s’agissant de chiffres inertes et abstraits. Mais elle devient coupable quand, prisonniers de la culture de l’instant, les managers oublient eux aussi que le résultat du jour est en fait le résultat du lendemain.

Ecrit par Albus Conseil

Saisissez votre portable et consultez vos perfs du jour. C’est mieux qu’hier ? Moins bien ? Vous faites une bonne semaine, un bon mois ? Passez à votre Strava. Quelle est votre temps du week end ? Un personnel best ? Un KOM ? La performance est aujourd’hui quotidienne et infiniment accessible. Mais derrière cette instantanéité se cache une amnésie que tout manager doit dompter. Rembobinons.

Usain Bolt a couru le record du monde du 100m en 23 ans ; pas en 9s52

L’autre jour mon ami Jean Marie Carvalho, CEO d’une BU chez Carrier et spécialiste de la performance industrielle m’affirmait à propos de son usine de Singapour : la performance est amnésique. On la mesure chaque jour et on oublie tout ce qu’il a fallu faire pour en arriver là. 

Le 16 août 2009 on a tous vu Usain Bolt courir 100m en 9’52. On a vu ces 10 petites secondes, mais on n’a pas vu les 23 ans qui ont été nécessaires pour qu’il en arrive là.

C’est ça l’amnésie de la performance : on consacre les résultats et on oublie qu’ils s’empilent, se hissent sur les épaules des précédents. Cette amnésie est tout à fait logique s’agissant de chiffres inertes et abstraits. Mais elle devient coupable quand, prisonniers de la culture de l’instant, les managers oublient eux aussi que le résultat du jour est en fait le résultat du lendemain. 

Une amnésie anti reconnaissance

Au quotidien chez nous, dans les équipes de terrain, les agences, les usines ou les services, regarder la performance du moment et oublier son histoire c’est, là aussi, prendre de mauvaises décisions. La performance n’est pas un état, c’est une histoire. 

L’oublier c’est une source, sinon LA source du sentiment que notre travail n’est pas reconnu. Parce qu’on va renouveler les attentes dans une logique de toujours plus (on a atteint un niveau extraordinaire, donc on peut encore faire mieux), et que les résultats ne seront donc jamais pleinement satisfaisants. 

C’est ce que l’on voit d’ailleurs dans l’excellente BD XIII dans laquelle le héros amnésique réalise une série d’exploits de toutes sortes, utilisant des capacités physiques et intellectuelles élevées. Mais n’en connaissant pas l’origine, il n’est jamais vraiment heureux et fier de ses avancées.

Le manager doit donc regarder les performances avec les lunettes de l’historien. Pas forcément le paléontologue, mais au moins l’expert des temps modernes.

Le manager historien 

L’historien Marc Bloch nous enseigne que « l’histoire est, par essence, science du changement. Elle sait et elle enseigne que deux événements ne se reproduisent tout à fait semblables parce que jamais les conditions ne coïncident exactement. »

Le manager historien n’est donc pas celui qui conserve ou garde un quelconque temple, mais c’est celui qui comprend comment la performance dont il hérite a été construite. Face à quels défis, avec quels outils, en traversant quels obstacles ? 

En inscrivant les défis futurs par rapport au passé, il pose les bases de la reconnaissance réelle. D’autant plus s’il adopte une posture qui m’a permis de faire changer en profondeur des équipes qu’on disait particulièrement rétives au changement : 

Considérez que l’équipe, l’entreprise que vous découvrez, est forcément méritante, même quand elle est en crise, parce que si ce n’était pas le cas, elle n’existerait pas. Et une excellente performance l’est tout autant, car elle est aussi assise sur l’accumulation de réussites. En regardant vos collaborateurs comme des sur-performeurs qui ont oublié leur histoire, vous les motiverez avec bien plus de facilité.

Il y a quelques années, j’ai rencontré le codir de Staub, le célèbre fabriquant de casseroles en fonte. Accablés par un rapport qui pointait sur des pages et des pages les manquements de l’usine qui expliquaient une performance en berne, le codir et les équipes se sentaient démunis. 

Sauf qu’avant d’être dans un creux de performance, Staub est une référence mondiale de son secteur, et ils produisent des produits magnifiques et durables depuis des décennies. En repartant de cette histoire glorieuse, ils ont regardé leurs problèmes de perf avec bien plus distance et de simplicité. Certaines solutions existaient d’ailleurs dans le passé, et d’autres ont dû être inventées, mais sûrs de leurs savoirs faire, ils ont pu avancer. 

Vos débuts d’historiens

Ne validez pas votre inscription à l’université du temps libre ! Enfin, vous pouvez bien sûr, mais on peut avancer sur ce chemin plus simplement.

Je vous propose une petite leçon en 3 temps et les conseils pratiques qui vont avec.

Leçon 1 : Platon

« J’aime à converser avec les vieillards. Comme ils nous ont devancés dans une route que peut-être il nous faudra parcourir, je regarde comme un devoir de nous informer auprès d’eux si elle est rude et pénible, ou d’un trajet agréable et facile. »

Bon, les vieillards dans une entreprise, je ne sais pas :-). Mais les séniors oui. Et on va faire d’une pierre deux coups parce qu’on ne sait pas toujours comment les utiliser.

En pratique, passez du temps avec vos collègues les plus expérimentés pour qu’ils vous racontent les histoires passées, les succès les plus marquants. Un point one to one ce n’est pas forcément pour passer vos messages. Questionnez, faites raconter. Demandez des précisions sans but, explorez. Si vos questions sont trop précises, vous ne découvrirez que ce que vous connaissez déjà. 

Leçon 2 : Paul Valéry

« L’histoire, je le crains, ne nous permet guère de prévoir mais, associée à l’indépendance d’esprit, elle peut nous aider à mieux voir. »

Qui dit historien, ne dit pas conservateur. La connaissance de l’histoire ne vous dit pas ce qu’il faut reproduire. Elle ne doit pas vous inviter à la démagogie qui consiste à dire aux anciens ce qu’ils rêvent d’entendre, à savoir qu’ils vont être à nouveau jeunes.

Mais quand vous fixerez les défis de l’avenir, vous saurez sur quels exploits passés vous pourrez appuyer votre optimisme (vous réussirez ce défi comme vous avez affronté le précédent). Vous pourrez aussi choisir quel précieux héritage vous garderez sans en modifier un mot. C’est souvent l’âme de votre entreprise, sa nature profonde. 

Bref, le manager historien fouillera dans l’histoire pour en raconter une nouvelle qui pourra engager les équipes.

Et pour aller plus loin, foncez sur les articles pratiques de notrewikimanagement :

https://www.wikimanagement.net/fr/53-raconter-une-histoire-qui-mobilise.php

Leçon 3 : Raymond Aron

« Les Hommes font leur histoire, même s’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. »

Une fois que vous aurez consulté les sages et écrit l’histoire future, n’attendez pas l’adhésion totale pour avancer. Ce qui fait l’histoire c’est de la vivre. Ne croyez pas trop à la force de la conviction ou à la magie de votre histoire, aussi bien écrite soit-elle, et même si vos consultants Albus vous ont aidé à la rendre particulièrement attrayante !

Il faut explorer et baliser les chemins les plus sûrs. Revoyez vos anciens, demandez-leur de l’aide pour vous repérer, pour identifier vos erreurs. Envoyez les plus enthousiastes en éclaireurs, n’ayez pas peur de vous perdre. En partant tôt à l’aventure sans avoir tout écrit, vous aurez gagné du temps que vous pouvez vous permettre de perdre en partie dans la découverte des chemins nouveaux.

J’aime l’histoire en podcast mais je la préfère en action. Le manager historien n’est pas un bibliothécaire de son équipe, mais il sait prendre une pause pour regarder en arrière.

ALBUS CONSEIL