Auteur/autrice : Camille Riou

Passez enfin d’un CODIR qui ronronne à un CODIR conquérant !

Où on se pose la question de savoir pourquoi on se satisfait d’un Codir improductif alors qu’il doit être une arme efficace, redoutable, indispensable pour faire face au contexte actuel où les transformations et les crises s’enchaînent…

Selon des statistiques récentes (source BPI France), près de 50% des Codirs ne jouent pas leur rôle : décider de la stratégie de l’entreprise et prendre les décisions opérationnelles et managériales permettant de guider son exécution. 

Au lieu de ça, le Codir est souvent un rassemblement de chefs de service, chacun dans son couloir de nage, absorbé par des questions opérationnelles et organisé autour d’un(e) DG qui cadre, propose et arbitre presque exclusivement. Et la réunion Codir ressemble vite à un conseil des ministres juste avant une élection : on a l’esprit ailleurs, on expédie les affaires courantes et on ne prend surtout pas de risque !

Pour transcender votre Codir, nous avons identifié 3 défis et plusieurs solutions. D’abord, sortir du fonctionnement en étoile autour du DG en organisant le « dépassement de fonction », c’est indispensable pour faire passer la casquette Codir au-dessus de celle de chef de service. Ensuite, il y a l’enjeu de s’extirper du 100% court terme alors que tout nous y amène. Pour ça, il y a une vérité universelle : si vous voulez tout faire dans la même réunion, le court terme mangera toujours les autres sujets moins urgents !

Enfin, il y a l’importance d’écrire une histoire commune : pas juste un plan à 3 ans ou les objectifs de l’année, mais un ensemble de choix rationnels et émotionnels qui font que le Codir est porté par une cause supérieure et crée une connivence cruciale !

Défi n°1 : sortir du fonctionnement en étoile autour du DG

Il arrive bien sûr que la concentration du pouvoir d’un Codir autour de son ou sa DG soit liée à sa personnalité trop contrôlante, trop perfectionniste. Mais c’est trop facile de tout mettre sur le chef ! Bien souvent, le problème vient de la répartition des rôles : le DG est le seul qui a la légitimité de décider transversalement des priorités, le pouvoir de tous les autres s’arrêtent naturellement aux frontières de son service ou de son expertise. 

Donc, si on n’organise pas les choses différemment, personne ne se risque à donner un avis sur une expertise qui n’est pas la sienne. Chacun pousse pour favoriser la réalisation des objectifs fixés sur son domaine, et tout le reste (la stratégie globale, les sujets transverses, etc.) est à la main du DG. 

Et de proche en proche, c’est le DG qui fait l’agenda du Codir, qui répartit les tâches et, bien souvent, qui prend toute décision dépassant le cadre d’un service. 

Pour sortir de cet état à la fois naturel et insatisfaisant, il ne suffit pas de demander aux membres Codir de prendre du recul et de sortir de la guerre de clocher, il faut organiser le dépassement de fonctions. 

Pour cela, nous vous conseillons de constituer des mandats, c’est-à-dire de trouver des enjeux qui dépassent les frontières d’un service et de les attribuer aux membres de votre Codir en fonction de ses compétences ou appétences : un travail prospectif sur une innovation ou un nouveau marché, l’élaboration du plan stratégique, l’harmonisation des rituels, la réalisation d’un benchmark, la refonte du dashboard, la simplification des organisations etc. 

Cela a un triple avantage : c’est valorisant pour la personne responsabilisée, ça soulage l’agenda du DG et ça donne une vision globale de l’entreprise. Plus on mène ce genre de mission, plus on s’autorise à avoir un avis sur des sujets en dehors de son expertise, et le DG ne devient plus, ou moins, un passage obligé.  

Défi n°2 : s’extirper de la tyrannie du court terme

C’est le mal le plus répandu… et pour cause : des sujets opérationnels, il y en a toujours. Les traiter, c’est la passion (parfois inavouée) de beaucoup des membres Codir car ils sont plus urgents et plus accessibles que les sujets moyen ou long terme. Résultat, quand quelqu’un met un sujet opérationnel sur la table, il ne se trouve souvent personne pour enlever le jouet des mains de ses collègues du Codir ! 

Alors oui, quand on en parle en séminaire, en prenant du recul, tout le monde est d’accord pour critiquer cet état de fait. On se fixe des règles d’or : pas plus de 30 minutes de tour de table sur les sujets en cours ; on ne parle que des sujets sur lesquels il faut prendre une décision en Codir, etc. et ça ne marche jamais, ou pas plus de 3 mois chez les plus tenaces. 

 Première décision indispensable pour sortir du court terme : créer un cordon sanitaire. C’est-à-dire de ne pas traiter le court terme et le moyen/long terme dans la même réunion. Un Codir sur deux, un Codir plus long tous les trimestres pour le long terme, à vous de choisir en fonction de vos besoins. Et nous vous conseillons même de changer toutes les modalités : pas à la même heure, pas dans la même salle, pas animée de la même façon. Cela permet de vous conditionner à être dans un autre état d’esprit !

Défi n°3 : écrire une histoire commune

Un Codir doit être dirigé non pas par le directeur général mais par le projet d’entreprise. Quels sujets abordés ? Qui porte quels sujets ? Quelles décisions ou actions sont attendues du Codir ? Tout cela doit être issu d’un travail fondamental sur la vision d’entreprise. 

Quand nous parlons de vision commune, nous ne parlons pas de plan à 3 ans ou de chantiers prioritaires, mais d’une histoire que nous voulons faire vivre à l’entreprise ou l’entité que nous dirigeons ensemble. Être clair sur qui nous sommes, d’où nous venons, où nous en sommes et où nous allons. Avoir défini et clarifié ça ensemble. Que ça soit concret, précis et que cela réponde vraiment aux aspirations des personnes du Codir. C’est à la fois simple et difficile à construire. Mais c’est tellement puissant : si on sait que l’on est une entreprise agile et frugale, que nous sommes aujourd’hui une industrie réactive et ingénieuse mais que nous devons devenir proactif et innovant pour anticiper davantage les besoins du client, sortir de la guerre des prix que nous finirons par perdre et développer les partenariats qui porteront notre croissance à venir, on sait ce que l’on doit construire à moyen long terme et on est prêt à y investir du temps !

Face à la crise : quelles alternatives à la frénésie ?

« En ce moment, c’est la crise »

Quand l’alerte est lancée, les réactions sont souvent similaires dans les entreprises : top-down, restrictives, conservatrices. Mais si ces réactions sont immédiates, elles ne sont pas toujours efficaces, de par leur déconnexion avec le terrain, le manque d’explication aux équipes et de nuances.

Pourtant, les crises sont l’occasion de révéler l’audace des équipes. Encore faut-il s’en donner les moyens : cela passe d’abord par une lucidité sur la situation et sur les spécificités des réponses à apporter.

Face à la crise, on se serre la ceinture : les réactions spontanées

Quand l’alerte est lancée, on ne peut pas ne pas réagir. Certes, le premier réflexe peut être la tétanie, donc une paralysie dans la réponse à apporter : on n’ose rien tenter, de peur que la décision aggrave la situation. Inconfort face au manque de pragmatisme, peur de voir que la situation nous échappe… on pourrait parler des conséquences sur les équipes de la tétanie. Mais je préfère attirer l’attention sur les impacts de la réaction inverse, et qui me semble commune à beaucoup d’entreprises qui se sentent en crise : la surréaction frénétique.

Prenons un sujet actuel illustré d’un exemple réel : l’activité économique de marchés asiatiques est en baisse, notamment dans le secteur de l’immobilier et du luxe. Un grand groupe de cosmétiques voit ce ralentissement qui fait baisser ses volumes de vente dans sa branche Luxe.

Ni une ni deux, la réaction – à l’autre bout de la planète – ne se fait pas attendre : un mail est envoyé à tous les cadres, alertant de l’état de crise économique actuel et prévenant de mesures drastiques à venir. Dans les couloirs, lors d’échanges informels, on ressent une fébrilité, on fait attention aux messages qu’on passe aux équipes : « on est en crise, on doit se serrer la ceinture » ! Et les décisions suivent : couper les budgets pour les fêtes de fin d’année, geler les recrutements, arrêter certains projets long-terme…

On comprend facilement l’inquiétude mais surtout l’incompréhension des équipes, face à la décorrélation entre une tendance économique globale et des restrictions budgétaires très localisées. Cette déconnexion se voit aussi entre là où se prennent les décisions (niveau Comex monde) et là où elles doivent être appliquées (niveau directions locales), avec en prime le manque d’explication et de sens de ces décisions. Certainement parce qu’on considère que l’alerte à la crise se suffit à elle-même, il est rare en effet que la Direction prenne le temps d’expliquer aux équipes ces mesures, et donne la possibilité aux managers de proximité de transmettre un discours nuancé et complexe, à l’image du contexte finalement.

Et si la frénésie de la Direction créé une déconnexion avec le terrain, on peut aussi ajouter qu’elle n’est pas la réponse la plus efficace financièrement : car en anesthésiant les équipes, on se prive de leur capacité de rebond pour sortir de la crise ; et on se prive aussi d’opportunités de marchés (main-d’œuvre, investissement…) plus accessibles car moins concurrentielles par rapport à une période d’opulence économique.

Par ailleurs, dans cet exemple précis, on peut légitimement se demander si cette entreprise est réellement en crise : certes le ralentissement économique fait baisser ses volumes de vente, mais connaître une légère baisse de croissance met-elle son existence en péril ?

Il ne s’agit pas uniquement d’un pinaillage de vocabulaire, mais c’est bien révélateur du côté on-off de la crise : si le mot est prononcé, le plan d’action est immédiat pour dégrossir et se serrer la ceinture.

J’ai détaillé ici cet exemple en cosmétique, mais j’aurais pu en trouver d’autres, dans le Retail, dans l’industrie… Quel que soit le secteur, cette réaction de frénésie est révélatrice de la frilosité à l’idée de voir certains indicateurs économiques baisser (croissance du chiffre d’affaires entre autres) : nos finances sont notre bien le plus précieux, donc en cas de crise nous devons les préserver, donc protéger nos marges, réduire les dépenses, dégraisser la machine, faire moins.

Cette vision de ce qui a de la valeur dans les organisations me semble limitée en soi. Et elle créé des réponses simplifiées face à une situation complexe et anesthésie la capacité des équipes à être courageuses, innovantes et audacieuses dans des périodes où ces qualités sont pourtant indispensables pour rebondir.

Et si c’était au contraire, le moment de se montrer audacieux ? Faire mieux plutôt que moins

Réagir différemment et intelligemment, cela repose en effet sur les qualités humaines des équipes, qui sont créatrices de valeur pour les organisations : une capacité courageuse à investir, l’engagement, la réactivité face aux demandes clients, la capacité à prendre des initiatives… Finalement, des qualités humaines qui sont, bien souvent, sacrifiées dans les périodes de crise, au profit de la sécurisation d’indicateurs chiffrés.

Mais comment s’appuyer sur ces actifs et résister à la frénésie quand tout nous y pousse ?

D’abord, on va chercher la lucidité. Comme l’exemple précédent l’a montré, cela vaut le coup de se demander si on l’est réellement, en crise. Car on emploie ce mot pour désigner des situations tellement différentes que prendre le temps de formuler une compréhension singulière de la crise pour l’entreprise, c’est déjà se démarquer.

Concrètement, oser prendre un temps au sein du Codir, pour se poser quelques questions : dans quel contexte économique évolue-t-on ? Quelles conséquences (sur notre activité, sur nos équipes Retail, terrain, support, siège) concrètes pour nous, à court et moyen terme ?

Oser questionner les liens entre le contexte global et l’activité de l’entreprise.

Et quelle que soit la réponse à ces interrogations, je vous invite à questionner ce qui génère de la valeur pour vous, réellement. Faire l’exercice de projection suivant : qu’est-ce qu’on ne voudrait pas sacrifier, quoiqu’il arrive ?

Enfin pour communiquer ces éléments aux équipes, je vous conseille ne pas minimiser les difficultés, avec un discours réaliste mais pas alarmiste (comme on vous le détaille dans notre vidéo également consacrée au sujet).

Avec un constat plus précis et spécifique sur la crise en cours et de ses impacts sur la boite, les réactions à adopter ne se résument plus à vouloir faire des économies de partout. Au contraire, les crises sont peut-être le moment de faire un pas de côté : lancer un projet pour les équipes, pour remettre du mouvement et de l’ambition. D’ailleurs, c’est bien dans ces périodes que se révèlent les capacités des leaders à réveiller l’audace et l’engagement des équipes.

Et ça peut se faire, même dans un contexte critique : je vous détaille deux exemples concrets de réactions à des crises, réactions qui me semblent nuancées et décalées par rapport aux réponses que l’on voit souvent

Le premier cas : quand un projet de vente suscite de l’incertitude

J’ai en tête deux usines de la même entreprise industrielle pharmaceutique, dont l’une était menacée d’être vendue d’ici la fin d’année. Une année complète, sur l’histoire d’une boîte, c’est peu ; mais à l’échelle des équipes c’est énorme et cette attente aurait pu cannibaliser tous les projets en cours. Pour éviter ça, le Codir a partagé à ces deux usines l’ambition d’être beaucoup plus soudées l’une avec l’autre, travailler mieux ensemble. L’idée étant que quelle que soit l’issue (une vente d’une des deux, ou pas de vente du tout), les 2 entités avaient plus à gagner à travailler leur collaboration.

Pour ce faire, 10 chantiers stratégiques et transverses sont lancés. Passée la première réaction frileuse des équipes à s’engager dans une période d’incertitude, des groupes de travail ont été montés et ces chantiers étaient considérés au bout de plusieurs mois comme les priorités qui auront marqué l’année. Année qui aurait pu être vécue comme une longue stagnation anxiogène pour les sites.

Le deuxième cas : une entreprise qui ne cède pas à la panique face à une crise économique

Une autre entreprise d’industrie lourde subit, comme le groupe que j’évoquais plus haut, une baisse de 30% de ses volumes de vente, dans un contexte de crise économique du secteur. Deux réactions simultanées face à cette baisse de volume : des mesures de réduction de frais généraux (diminuer la surface de bureaux, arrêter sa participation à un évènement marketing onéreux, optimiser davantage la répartition des tâches entre salariés…), couplées de mesures offensives et long-termistes axées sur les ressources humaines : recrutement notamment de profils techniques libérés sur le marché du travail, investissement sur la formation, accélération de la maîtrise des savoir-faire… Et le tout communiqué et expliqué aux équipes, qui arrivent sans surprise à intégrer les deux réponses parallèles.

Je pourrais détailler une multitude d’exemples de réactions audacieuses possibles, car il y a théoriquement autant de situations de crise que d’entreprises.

Le point commun, c’est de passer d’une réaction conformiste face à une crise généralisée à une réponse singulière face à une crise caractérisée.

ALBUS CONSEIL